ROLAND TOPOR ET LES PAPIERS GRAS
par Jean-Paul Gavard-Perret
Souvent on explique trop mal ce que Topor a exprimé haut et fort. A savoir qu’en art le fond n'existe pas. Il ne prend sa « visibilité » qu'avec la forme qui le transcende et le circonscrit. De lui-même il est inexprimable. La forme est le fond par sa charge d'émotion. En conséquence pour Topor « les vrais artistes sont ceux qui n’essayent pas de marcher dans les sentiers définis et balisés par les autres ». Et il ajoute : « Les artistes en herbe - ce qu’il faut toujours essayer de rester le plus longtemps possible - ce sont toujours des coupables ». L’artiste crée son Fatum entre la lumière et l'instinct, à travers sa chair pensante et son geste inconscient. Surgit ce qui le dépasse, qui dépasse le langage en tant qu'outil de communication. Cela fait de lui tout sauf un innocent. Il est nécessairement un provocateur donc un coupable.
Pour Topor dessiner revient à donner de l'existence à ce qui n'en a pas encore. Le dessin précède la pensée, l'anticipe, pénètre des lieux inconnus de lui-même. A ce titre et même lorsqu'il est semble léger ou caricatural le langage de Topor met à mal, par son imagination, les images connues et reconnues.. C’est pourquoi l’artiste avoue : « Il y a des choses formidables parmi les papiers gras ! (...) l’art c’est le papier gras ».
La réflexion que propose Topor dans « Courts termes » que Bernard Dumerchez avait eu la bonne idée de rééditer en 2006 prouve combien tout artiste reste "coupable" d'un cri de vie, d'amour, de poésie. A la recherche de l'écriture la plus simple (donc la plus difficile) ce dissident reste au-delà de sa mort toujours aussi « farcesque et facétieux et le plus profond des philosophes » (Arrabal). Derrière ses facéties, l’artiste a toujours fait sienne la règle de ce qu’il nomme une « obscénité au second degré ». Son art reste le rire total et profond d'amour de la vie. Il permet de créer « les mensonges de plus en plus gros mais toujours sont rattachés à la réalité. Ils tapent dans le mille, au pif ».
Topor revendique non pas une sorte de satisfaction pulsionnelle mais il met en exergue le gain absolu de folie qui donne paradoxalement à l'être un équilibre aussi bien entre les émois du cœur que ceux du corps à travers le non-sens. Par exemple un homme sans visage possède ses yeux dans les oreilles ou dans un ciel couvert de nuage un sexe de femme vient porter la lumière sur un village. L'être se gonfle ainsi d'un nécessaire excès de vie. L'excès de l'humour reste capital. Il actualise un possible excessif : soudain une grive caquette sa philocalie, Icare tombe des nues poursuit sa rechute entropique.
L'humour désamorce l'angoisse du futur comme le regret des temps révolus. Et grâce à lui nous reconnaissons en Topor un frère en utopie. Son art provoque une jouissance par l’ambiguïté qu’il crée. Mais en cet art des plus païen et iconoclaste existe quelque chose de religieux. Certes Topor n'écrit ni ne dessine afin de demander des grâces ou nous dédier ses souffrances. Il fait mieux : il se dédie à ces grâces humaines pour sortir de la souffrance. C'est pourquoi on sent chez lui que la vie est en jeu et qu’elle se dit et se dévoile à travers toute une série de structures des plus sophistiquées au sein même de ce qui semble la simplicité même.
La vie fait résistance par l’humour non-sensique. Et soudain la coque du scarabée humain éclate. Il contemple la vie telle qu’elle est et tout ce qui joue dedans. Cela refait surface jusque dans les « papiers gras » afin de faire parler le corps « au nom de ses organes, ses virus, ses bactéries ». Détestant les choses « trop propres » le « défunt sursitaire » nous a appris et nous apprend encore à tailler « la forcenée stupeur ».
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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