CLAIRE TABOURET LA PEINTURE ET LE TEMPS
par Jean-Paul Gavard-PerretMaison inondée 8 - 2009. acrylique sur papier - 50 x 65 cm
Claire Tabouret, « Où est passée la journée d’hier ? »,
Galerie Isabelle Gounod, Paris, du 8 janvier au 27 février.
Une journée s'achève. Dans son creux où la vacuité s'obstine, la peinture reprend sa place. Elle colmate les brèches ou les ouvre. Il existe en elle l'odeur d'exil. Notre demeure est bien là. Nous naviguons au dessus de pays aussi lointains que proches. La vie béante, livrée aux eaux sans retour. La main éteint la lumière. Pan de solitude, carré de lune. La main met sur la toile une autre clarté. Plus obscure.
Par sa peinture Claire Tabouret laisse survivre un paradis et un enfer, le non dit de l'existence, son silence et ses craquements, la lumière de nuit sur la table du temps. Elle montre aussi le oui et non, le dorénavant. Elle saisit par l’extérieur des paysages intérieurs, le bruit des courants, les formes qui se détruisent ou qu'on laisse à l'abandon. Elle fait suivre des lignes qui se perdent à l’horizon. Elle creuse nos illusions, passe du coq à l'âme, fait danser du bout des doigts l'impalpable. Elle cherche ni à plaire, ni à séduire. Elle refuse la table rase de l'espace et du temps. Elle n'hésite jamais à nous ouvrir les yeux face à ce que nous ne voyons pas pu si mal. Ses toiles sont profondes et sombres. Le monde y semble en tension mais aussi comme un pont suspendu au dessus de l’eau. La façon dont l’artiste s'y appuie est significative. Du moindre elle fait un départ pour un élargissement cosmique. Elle scelle les points de chute du temps en un ciel sombre.
Rien se superficiel. Le monde reste dans l’œuvre aussi fantomatique que réel, symbolique qu’effectif. Claire Tabouret remet en jeu la nature qu'on croît immobile et muette. Pourtant celle-ci qui nous mantèle, coiffe, cravate. L’artiste prolonge sa réalité sous des rembrunissements et des lumières dans la végétation, des constructions humaines et ce qu'on prend pour une paix. Elle montre comment celle-ci perdure ou s’efface au delà de l'illusion de notre temporalité. Mais elle souligne aussi une forme de ravissement au sein même des oxydations nocturnes.
Les œuvres puissantes et assourdies étendent une ombre paradoxale. Même la nuit est soumise à une étrange clarté. La peintre ne donne pas de rêves mais elle offre un sens au silence du monde afin qu’il n'étrangle pas et que cesse l'insomnie. De couleur en couleur Claire Tabouret montre ce que la nuit recouvre. On voit le tard, on voit le monde qui s’échappe en toute proximité au silence. On se laisse faire, défaire, se défaire. Nous sommes déjà plus loin que la fin des terres dans des chemins perdues ou des inondations qui mènent nulle part.
Mais il faut que nous marchions encore dans cette peinture afin de muer et muter au dépôt de ses ombres qui, elles, trouvent leur sommeil une fois qu'elles ont fait de leur folie la nôtre. Il faut tomber dans cette peinture pour retrouver notre peau. Il faut se retirer dans la solitude verte des arbres, la solitude grise des chemins qui se perdent à l’horizon. L’artiste nous invite à être comme en terre nue, faisant même accueil à la pluie qui la bat, qu’à la nuit qui la réchauffe à peine.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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