PATRICK HERBERT REYNOLDS : LA NUDITE SOUS CONTRÔLE
par Jean-Paul Gavard-Perret
Patrick Herbert REYNOLDS : Nu à l'échelle Photo argentique
dim. 36 x 24 cm (14,2x9,4 in) (dim. de la feuille 40 x 30 cm)
Dans les photographies de Patrick Reynolds la nudité reste aussi dérisoire que précieuse, sophistiquée que faussement littérale. Jouant de la pose l’artiste reprend un jeu qui s’attache à la femme en tant que « sujet précieux » (Bataille) sur lequel se rattachent des souvenirs, des rêves, des fantasmes voire des chagrins. Reynolds ne cherche pourtant pas à les réactiver pas plus que de les sauvegarder. Il retient le jeu des lignes et des formes au sein d’une « prise » esthétique. Celle-ci n’obéit en rien aux lois de la nature et des fantasmagories. Si la photographie cerne l’espace du secret et de l’intime elle crée surtout une forme d’identité étrange, une identité construite à l’aide d’indices plus ou moins évidents.
En de telles scénographies Reynolds « montre » à la fois comment garder du secret et comment se fomente le plaisir de détenir un secret. L'image est réinsérée dans ce qu’elle possède d’essentiel et d’ambigu : voiler et dévoiler, montrer et cacher. Il ne s’agit donc pas de « tout » dévoiler ni de déposséder le modèle de ce qui fait son intégrité. La femme reste saine et sauve par différents jeux de mise en scène. Le photographe montre « du » secret tout en indiquant les limites de sa révélation. Elle dévoile donc sur un mode ambigu qui renvoie le spectateur à ses propres limites.
La photographie clôt autant qu’elle ouvre au sein de cette stratégie. Et pour Reynolds l’identité du modèle reste indéchiffrable. L’énigme demeure et s'y accroche. Une telle approche appelle au recueillement et rappelle le lancinant secret de l’être et de son existence. Et le mystère le plus grand reste celui de la photographie elle-même, de son langage. Elle offre au lecteur DU regard plus que DU corps. Le modèle garde en lui par ce type de prise un incommunicable. L’oeuvre met donc en scène l’intime pour qu’il résonne d’un écho non d’extériorisation mais de préservation du caractère intime de la femme. En ce sens il reste fidèle à ce que Valéry écrivait dans « Littérature » lorsqu’il écrit : « la meilleur œuvre est celle qui garde son secret ».
Avec Reynolds - et c’est ce qui fait la force de son oeuvre – la photographie en finit avec l’idéal trompeur et que Nietzsche dénonçait de la prétendue transparence. Le secret à l’oeuvre dans l’oeuvre s’il n’a pas pour but de rester caché ne peut que montrer le bout de son nez ou de son sexe. Il garde « forcément » toujours sa part d’ombre. Les épreuves du créateur non seulement ne dérogent pas à cette règle essentielle mais la soulignent. C’est pourquoi chacune d’elles, et pour reprendre le nom d’un ready-made de Duchamp, ne révèle qu'« à bruit secret ». Le photographe prouve que l’apparition de la nudité n'est pas aussi simple que certains artistes l'ont cru ou le croient encore. Son déchiffrement prend d'autres détours.
L’artiste ne fait pas plus de ses femmes des saintes, des putains ou des phénomènes « de nature ». Les exigences de la photographie réclament un absolu mais il ne peut passer par l'absolue nudité. Chaque cliché signale une sorte d'isolement au sein d'un étrange théâtre. L'artiste signale ainsi par différents "sémaphores" que la nudité ramène à la clôture afin que le regardeur ne tombe pas dans le panneau de son propre voyeurisme. Ne reste qu’un vertige, un silence. A l'« aveuglement » de la nudité répond son attente exaspérée, désespérée. Et par ses mises en scène Reynolds rappelle que le voyageur d'Eros qui croit aller chercher dans l'image de nue un assouvissement ne fait qu’emmener avec lui ses propres bagages et son propre inconscient qui se referment sur lui.
L'artiste invite donc à franchir « à rebours » le seuil de la nudité. Il n’est plus de celle du corps montré mais du nôtre. A son évasion impossible répond la pénétration du regard en un lieu qui n’est plus à l’extérieur d’une frontière mais dedans. La photographie de nu ouvre un retournement des choses. Elle désagrège la jouissance mais pour un autre plaisir plus ludique, plus conscient. Notre propre être est dénudé là où tout narcissisme se quitte. De telles photographies possèdent le mérite rare de décaper le miroir de l'autosatisfaction. L’autre qui s'exclut, se retire et se défile devient nous-mêmes à l’intérieur de notre frontière. Et soudain le rapport à l'altérité provoque un autre passage que celui, obligé, du désir. C’est pourquoi dans un lieu qui n’épargne pas celle ou celui qui y entre on peut se demander si celui qui y est pris n’est pas celui qui croyait prendre. Les œuvres de Reynolds nous tirent de la pure illusion et de la simple transgression. Franchir la frontière de l'œuvre revient à accepter de passer la limite de notre ignorance. Elle est un leurre de jouissance donné comme telle dans ses filets de "sans" et c'est ainsi que le leurre peut devenir jouissance : une jouissance sublimée.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
|



