CLAIRE NICOLE : ACCORDS OUVERTS
par Jean-Paul Gavard-Perret
Estampe, 2008
Pointe sèche sur Chine préparé ©Claire Nicole

« On n’invente rien, on met en forme différemment » dit Claire Nicole. Et elle ajoute « Le monde qui m’intéresse est celui de mes propres émotions quel que soit le lieu où je me trouve ». D’une certaine façon elle a tout compris. Elle donne naissance par ses peintures, dessins, gravures à ce qui permet d'accéder non à son secret le plus intime mais au secret le plus intime. C'est vers quoi sans le savoir l'artiste suisse avance en son errance. Il y a en elle (et en dépit de l'idée de maternité) quelque chose de l'ordre de la carmélite. Elle crée dans le recueillement une œuvre violente et qui palpite puisqu'à travers elle on peut aller plus loin, plus profond.
Claire Nicole cherche une forme à la forme par tout ce qui, de dedans, se fait jour même si cela peut paraître étrange puisque rien chez elle n'est de l'ordre de fantasme. Surgit une lumière de l'ordre d'une spiritualité païenne. Il faut remonter les courants qu’une main liturgique a dégagé des profondeurs. Tissu. Emotion. Souffle. Lumière d’une pleine lune qui reconduit loin de l'assoupissement . L'artiste nous met par l'intime devant l'immense. Sa nuit trahit le jour. L’inverse est vrai aussi. Surgit l'inexprimable. L'inexpiable d'une perte aussi. Avec Claire Nicole notre fantôme trouve un nom par les couches denses des lignes. Ombre et lumière, sombre sur blanc. Souffle. Un voile se dérobe.
Il existe toujours dans les oeuvres de l'artiste et quels qu’en soient les « matières » ou les processus, une puissance de la lumière. Entre le subtil et le brutal, entre l’arrogance et la pudeur, les lignes et les fragments dessinent les envers de nos miroirs. Claire Nicole propose une suite de lieux avec variations. En émane une friche de l’être en des maillages qui circonscrivent une zone d’abandon. L’artiste ne cherche aucune dramatisation, aucun effet. Elle se contente de montrer par effet de retrait et non de reflet. Chacune de ses œuvres devient une réussite de discrétion. Tout se joue sous formes d’épures où se mêlent la rigidité longiligne mais aussi les verticales et les pans de couleurs en demi-teinte. L’espace créé devient « borderland ». Il échappe à toute localisation précise et donne une sorte d’éternité à cet éphémère soudain figé. L’intime accepte le dehors, s’y projette. Un pays intérieur ignoré se perçoit. Un pays antérieur à la conscience, une contrée incertaine qui précède toute action dans nos rêves et nos vies.
Un autre monde se dessine. Son flux persiste et ne se disperse pas. Selon divers axes ou rotondités se créent autant la dispersion insistante que l'amalgame. Le tout crée l'unité secrète, absolue : la coulée, le naufrage et la remontée. Pas étonnant dès lors qu’une poétesse rare telle que Virginie Jaton trouve en l’artiste une égale, une soeur. Chacune àleur manière possède le geste et le langage pudiques qui rapprochent de « la lisière brouillée de la pensée ». Quelle autre ressource que de se laisser aller ? Au sein de ce retrait - puisqu’en un certain sens la gravure est retrait - émane un rendez-vous secret . Un fleuve de lignes, une crue de signes comme presque effacés appellent au silence. Que dire de plus sinon que, malgré le vide que ce travail engage, surgit le lever d’espérance : on s’abandonne aux gravures, aux lithographies afin de toucher la troublante présence au monde.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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