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Au départ dans l'expérience plastique de Natacha-Dubois-Dauphin il y a le livre.
Pas n'importe quels livres : ceux qu'elle porte en elle et qu'elle emmène de
l'idée initiale jusqu'à l'édition finale. Pour cela, elle a même créé
sa propre maison d´éditions, Les Journées universelles des Villes et des Campagnes éditions,
qui comprend à ce jour plusieurs livres et trois collections différentes. Certaines
fictions publiées peuvent sous entendre que les histoires d'amour, ça finit mal en général.
Cependant (et en conséquence) il y a loin de la coupe aux lèvres : les mots eux-mêmes ne
sont que de vagues
indicateurs de mouvement et ils sont remplacés par toute une iconographie - tricotage de voies
ferrées par
exemple. L'artiste connaît bien les vices des hommes : ses dévorateurs sont aussi des ruminants
(pas forcément herbivores) et des voyeurs qui aiment regarder passer les trains.
Natacha Dubois-Dauphin gratte le discours au sein même d´un art conceptuel particulier
dans lequel ce qui fait image se recompose autrement. Et les littérateurs, trop sûrs de leur
vérité écrite, devraient faire un détour par ces tissages qui requalifient le langage. Ainsi
à l´aide de tapettes à souris constituées de morceaux de miroir ou de laisses flexibles pour
chiens, l´artiste coud sur un mur nu : Souris ou Reviens-moi vite. Objet et mot
se mêlent inextricablement : le reviens-moi indique un attachement discutable ;
quant au souris, on ne sait s´il s'agit d'une injonction impérative,
d´une Jocaste terrorisante ou le nom même de celle qui l´inscrit sans pour autant que
l´on sache vraiment qui est cette souris : celle qui signe l´œuvre ou celle (ou celui)
qui la contemple. D´où cette quenouille dans laquelle on peut débrouiller l´expression
d´un démembrement infantile ou d´une joie de la dissociation du discours en vue d´une reconstruction.
L´entrelacs subtil du mot et de l´objet est aussi frappant dans la roue de voiture
que propose l'artiste, roue sertie d'une chaîne à neige fabriquée d´une série de
gourmettes en argent tressées les unes aux autres et sur lesquelles est gravé
toujours le même prénom Daniel, empreinte fragile ou indélébile
d´un souvenir peut-être intime
mais qui dit la vanité des êtres. Il en va de même lorsque l´artiste propose son tissage
bègue fait de
séries de dessins pour enfants sur lesquels se superposent des séries de cibles pour tir à
la carabine.
Face à elles ou plutôt face à leur répétition, on est saisi
d´un doute : s´agit-il toujours de la même
image ou - comme dans le jeu des sept erreurs - n´y aurait-il pas en chacune d´elle une
imperceptible
variation que notre regard n´aurait su capter ? Il existe donc là une autre plongée dans le
mystère
du visible et du lisible. Ce mystère nous enveloppe : nous sommes dedans. Le mystère est celui
de l´évidence,
du Videre, du Legere : mystère qu´il y ait du visible, du lisible.
Natacha Dubois-Dauphin - comme jadis le Platon du Phèdre mais par d´autres façons -
passe du
théorique à la pratique, noue les destins des mots à travers l´image.
À l´aide de ses matérialisations,
elle lutte ainsi contre le Verbe en ruinant à jamais l´orgueil de ce dernier au profit d´un maillage qui
met en péril nos idées reçues. Un tel langage plastique ne devient plus un vecteur
supposé d´appropriation
et de reconnaissance d´ordre social, il ne ramène jamais du pareil au mème, mais ouvre ainsi
à une
sorte de vertige angoissant et ludique. Chez Natacha Dubois-Dauphin, ce n´est pas simplement le
mot qui se détourne de lui-même : on pénètre dans un paysage sensible inédit
susceptible de provoquer
une mutation. En conséquence surgit une place à une réelle jouissance d´autant que
l´artiste n´est
jamais corsetée en une même technique, un même genre d´approche : elle les multiplient.
Franchir la frontière, modifier les manifestations visibles du monde, transformer sa perception
demeure ainsi la tâche majeure d'un art à la fois textile, tactile et textuel.
Il montre le leurre du leurre dans lequel nous tombons tous les jours. Dans une contiguïté figurative
qui échappe à une similitude, à une ressemblance. L´artiste crée des
abîmes par la dispersion et l´ordre,
l´ordre de la dispersion. On ne sait plus si les tissages ou les mots nous protègent ou nous enferment.
Tout se situe toujours à la frontière, entre diverses zones d´égarement, d´errance. À
sa façon,
l´artiste nous pose la question : Et vous, vous savez ce qu'il en est de l'amour?
Pour elle, il n´y a aucun doute là-dessus (la réponse est négative,
forcément négative comme aurait dit Duras).
Mais la créatrice permet de réorganiser nos propres images mentales, de comprendre de quoi
elles son faites
(douleur et joie, perte et espoir). C´est pourquoi dans leur simplicité, dans leur silence,
de telles images
nous assourdissent de l´intérieur. On se trouve alors plus proche d´une sorte de
vérité du sens tant les tressages de Natacha Dubois-Dauphin inscrivent
la présence d´une matière qui parle
et qui pose aussi par la bande la question : Et vous, vous savez ce qu´il en est de l'art.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
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Jean-Paul Gavard-Perret
Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret
est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie
(UFR Affaires internationales).
Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.
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