GIORGIO MORANDI L’INCAMMINATO
par Jean-Paul Gavard-Perret
Qui ne connaît pas aujourd’hui les fameuses natures mortes de Giorgio Morandi ? Toutes sont constituées de pots, carafes, bouteilles ou tasses nimbés de leurs contours vaporeux, tremblants aux couleurs diaphanes. Ces objets existent dans la réalité comme le rappellent Brandi et Longhi dans « Sur Morandi » (Editions de la revue Conférence). Ce sont « dans son atelier de pauvres objets poussiéreux » mais précisent les auteurs «leur disposition stratégique a ouvert des fenêtres importantes sur l’âme que sont les tableaux » mais aussi sur celle que sont nos regards.
Il ne faut d’ailleurs pas forcément se demander ce que représentent ces objets. Mieux vaut se laisser prendre par l’interrogation qu’ils posent. Car Morandi a pratiqué son art du peu avec puissance. L’homme était d’ailleurs à l’image de son approche picturale : sobre, mutique, solitaire, modeste, éloigné de toute mondanité dans sa pension à Grizzana. Ce fut le moyen pour lui de se soustraire à tous paysages sauf ceux qui sont faits de presque rien.
Longhi, dans le livre cité, le qualifie d’ « incamminato » (celui qui se met en chemin) et le situe avec raison dans la lignée des Giotto, Chardin, Corot et Cézanne. Mais, l’histoire de l’art permettant de nouvelles avancées, il a imposé une rhétorique minimale qui représente un éthique. Elle triomphe par sa « plastique » face aux abcès de la violence et de la force d’une certaine peinture italienne des années 30. L’oeuvre est devenue désormais sans âge et de tous les temps. Elle incarne la recherche incessante du vrai par le beau. De simples bouteilles surgissent des figures de vérité, un destin et une sorte de réalité humaine générale.
Morandi a su s’éloigner du primitivisme souvent artificiel et qui sous couvert de simplicité cultive l’éloquence et l’enflure. Chez lui à l’inverse le moins est toujours présent et somptueux. Au cœur de la répétition le tableau devient tout sauf naïf ou enfantin. Il reste un laboratoire expérimental pour inventer des rapports obliques, ambiguë, paradoxaux au réel. Non seulement les objets de base mais la forme n’y sont que des prétextes pour saisir une essentialité. A travers une fabuleuse puissance de variation sa thématique presque immuable transforme fioles et carafes en objets humains. Ils sont soumis à des opérations subtiles d'espacement. Ces dernières ont affecté de l’intérieur la logique et la rhétorique picturales.
Jean-Paul Gavard-Perret
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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