TOP MODEL
par Jean-Paul Gavard-Perret
LOUIS ARMSTRONG vers 1955
par Lisette Model

Lisette Model, jusqu’au 6 juin 2010, Musée du Jeu de Paume, Paris.
Son nom sonne comme celui d'une midinette. Mais ne vous y fiez pas. La photographe a porté jusqu'à sa mort en 1983 son art vers des sommets. Elle en a donné aussi une des meilleures définitions en parlant de la photographie réussie comme "d'un instant fixé qu'on a pu retenir avec les yeux. Mais il y a des milliers d'instants qui ne révèlent rien du tout. Ce phénomène-là n'existe ni en peinture ni en sculpture". Et Lisette Model de résumer encore plus sobrement : "La photographie est l'art de la fraction de seconde".
La photographe américaine est née à Vienne en 1901 mais avant de devenir une parfaite new-yorkaise et entre autre la professeur de Diane Arbus, l'artiste a fait ses débuts en France où pourtant son oeuvre est scandaleusement ignorée. Et il faut attendre l'exposition du Jeu de Paume de 1010 afin de voir et d'apprécier les clichés de celle qui fit de ses prises en contre-plongée une sorte de marque de fabrique.
Initiée à la fabrique de l'instantané et à la pratique du Rolleiflex par la photographe hongroise Rogi André elle devient la portraitiste des diverses classes sociales. Elle crée depuis la Promenade des Anglais à Nice pendant la guerre une galerie sans pitié de personnage faussement chics et à l'arrogance, le bronzage et l'ennui plus ou moins discrets... Si Nice lui propose le carnaval de vanités, Paris l'acclimate avec une population plus pauvre. Mais ses portraits loin d'une école française à la Doisneau n'ont rien de misérabiliste ou de pathétique. Ce qui compte reste l'instant pratiquement dégagé de toute diégèse.
A New York son talent prend toute sa dimension et dans plusieurs genres. D'un côté la sophistication de ses "Reflexions". Elles sont constituées de plans en surimpression par reflets sur les vitrines de grands magasins de Manhattan. Les mannequins se mélangent par effet de transparence aux images de la rue. Ses "Running legs" sont encore plus spectaculaires. Lisette Model saisit les pieds et les jambes de la foule en marche dans la frénésie urbaine de la ville. Mais plus que tout la photographe sait capter les accrocs humains. Une vieille femme pauvre prend une gestuelle raffinée, au café Metropole une chanteuse bouche ouverte possède des airs de perroquet à plumet, au Sammy Bar un marin n'a d'yeux que pour une amourette maquillée comme une voiture volée. Quant à ses portraits de "people" ils ont une puissance rare que se soit James Mason perdu dans ses pensées noires ou Diana Vreeland raffinée et vivre.
L’image offerte est chaque fois bien plus qu’une image. Par ce qu’elle donne à voir elle jette le trouble en des centres où divers chemins se perdent en une lumière graphitée. Celle-ci fait de chaque personnage un proche et un lointain. Plusieurs possibles affleurent dans le noir et le blanc et semblent résonner encore dans les bruits de la ville. Reste un rayonnement. Il efface les pensées de néant. Surgit une présence à fleur peau, à fleur de chair même si elle constitue le seuil infranchissable qui n’est pas donné de connaître.
Déploiement, repliement, séquence, plan fixe. Lisette Model crée un monologue sans limite où l’image constitue la seule réalité. Solitude, abandon, rencontre, ombre, plaie, plaisir, paroxysme, passage, gare, rues. Est touché ce qui se rejoue sans cesse là où les formes impossibles (parce que trop éphémères au sein de leurs mouvements) s’épanouissent. Il en va de la vie. Succession de traces. A peine un horizon au milieu des jours gris et des nuits trop blanches.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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