DUANE MICHALS : HOMME SWEET HOMME
par Jean-Paul Gavard-Perret
« Exposition Duane Michals », Palais de l’Evéché, Arles jusqu’au 13 septembre.

A y voir de plus près et en rapprochant les graphismes de les photographies de Duane Michals on se rend contre que dans l’espace retranché et ouvert du corps s’instruit une dramaturgie du sexe et de la vie. Elle recouvre sans doute l’histoire plus fondamentale encore de la vue et du toucher. Parfois ce dernier remonte à la surface en particulier dans des clichés à forte connotation ouvertement homosexuelle. Chez le photographe (comme Warhol originaire de Pittsburg et comme lui fils d’émigré) ce que le regard dévoile passe par le lissé des surfaces de « peaux ».
Iconoclaste, peu avide de technique (du moins ouvertement affichée), saisir le présent revient pour lui, et contrairement à beaucoup de photographes, à concevoir le passé dans une sorte d’étirement du temps. Celui-ci reste le fruit d’une interrogation fondamentale sur la recherche de l’amour du père disparu sans lui laisser la preuve qu’il espérait.
Le photographe américain ne travaille dit-il que « lorsque l’ivresse monte ». Afin d’échapper à l’attraction du vide, du creux, il s’agrippe à la plénitude du corps masculin. Il fait de ses œuvres le territoire des sens. Les mâles sont autant constituées de formes pleines que d’éléments affinés. Ils sont peut-être autant de pièges , sans qu’on puisse les combler. A moins que la possibilité de place pour un phallus nourricier permette de « bloquer » ceux qui ont « succombé ».
Duane Micals se moque de l’art contemporain et de sa folie marchande comme le prouve son « Foto Follies, How photography lost its virginity on the way to the bank ». Qui connaît (un peu) la vie du photographe américain se rend compte combien l’artiste a su théâtraliser des situations existentielles qu’il a dû vivre littéralement. Il les traduit sans les trahir parce qu’il en exclut tout élément autobiographique.
Les clichés de celui qui se définit comme « un écrivain de la photographie » restent les exemples parfaits du mouvement qui joue entre le dedans et le dehors, le toucher et la vue. Les éléments de « peau » appellent à la caresse, les portraits interpellent le voyeur. C’est pourquoi - mais on ne le comprend qu’à force de fréquenter l’œuvre - se ressent progressivement combien l’obsession du double est importante chez lui. Et cela de diverses manières.
La réflexion plastique commence là. L’artiste éprouve le besoin, dans une quête d’un patrimoine personnel et paternel, d’y revenir comme il est revenu vers Duchamp, Truffaut, Pasolini, Warhol, Magritte. Il s’agissait pour lui de « réenchanter » leurs œuvres par ses portraits jusqu’à provoquer une cassure : « celle de la réflexion » écrit-il. Cette cassure le photographe la produit aussi par leurs légendes. Elles ouvrent un autre sens à l’image donnée à voir « en apparence ».
La photographie devient l’enjeu incertain entre le savoir et le voir, entre la construction « conventionnelle » par application de principes puisés dans l’histoire des arts et une « dérive » de l’imaginaire portée à une spéculation mémorielle. Elle devient aussi le vecteur d’une vision des êtres pour les soustraire à l’influence du toucher et les transformer en une pure expérience d’optique. Par la chair enivrante mais aussi céleste l’artiste tente à mettre à nu l’objet de la prise comme sujet de la pensée. Il fait découvrir un rapport évident du lieu tactile au lieu de la celle-là. Se toucher à travers elle sinon le mystère de l’homme du moins de celle-ci. Elle nous porte vers lui, qu’il soit père, amant, fils. Le mâle reste donc pour le photographe le sujet qui inquiète la pensée et déplace le jeu de la l’image et de l’écriture.
Jean-Paul Gavard-Perret
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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