|
FRED DEUX : BENEFICE DU TROUBLE
par Jean-Paul Gavard-Perret
Fred Deux est un écrivain auteur entre autres d’un livre rare aussi sordide que sublime sur la première partie de son existence « La Ghana » (Editions Maurice Nadeau). Mais il demeure avant tout un dessinateur génial et novateur qui a réuni l’essentiel de sa réflexion dans « Voies de Passage (Editions Ryôan-Ji, Marseille). On sent à travers toute son œuvre (qui reprend en quelque sorte celle de Bellmer là où ce dernier l’avait laissé) qu’à travers les aléas de son existence existe une trajectoire faite de la réunion de fils épars et de son travail artistique. Celui-ci a été décisif pour la prise de conscience de cette unité. Sa femme n’est pas en rien pour cette réunification. Epouse attentive elle a gravé les séries de dessins de son mari (dont par exemple la série « Commentaires »). Ce travail de gravure pousse à l’extrême la fouille, la taille de l’artiste. Son langage se caractérise par une cruauté essentielle dans laquelle une double sexualité n’est jamais au repos.
L’artiste coagule des tracés qui sont autant des érections que ce qu’il nomme des « débandages ». Dans ces dessins différentes voies coulissent entre elles, comme elles semblent glisser entre les corps ou dedans, entre les parois, la peau, la chair habités soudain de présence étranges. « Dessinant sans dessiner » comme il le dit, Deux a créé une œuvre immense et habitée. Les corps y sont omni présents mais en fragments. Tête, dos, bras, jambes sans oublier poitrine, ventre et sexe. Rien ne manque. Rien ne bave. Tout « s’inscrit » dans une sorte de sévérité mais aussi de douceur. Et ce au nom du « pacte » passé avec une multitude de crayon affûtés sans cesse pour que le jeu entre se qui s’affaisse et de redresse soit parfait.
A la fois prédateur et proie Fred Deux cherche toujours un état particulier : celui à la fois où il est prêt mais où il reste aussi ailleurs. Cet acmé est capital car il lui permet de saisir ce qui lui échappe : « il faut pour dessiner avoir une descente sous les pieds » dit-il. Dépossédé il parvient à une création aussi noire que pâle, aussi sensuelle que janséniste sous l’effet du graphite. Ce dernier demeure l’arme fatale pour saisir circonvolutions mais surtout involutions. Soudain tout est soupçonné comme aux dépends des doigts. Le noir pousse le blanc et le blanc le noir. On ne sait qui habite qui, ni comment. Il y a ce qui coule et de qui remonte. Emerge tout ce qui se branche pour le seul bénéfice du trouble. Et cela avec un seul mot d’ordre : « J’écoute, j’écarte, j’attends ».Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
|
| Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
|




