CHRIS : LE ROUGE ET LE NOIR
par Jean-Paul Gavard-Perret
Dans les portraits de Chris un étrange décalage travaille : le présent est égal à l’absence et le visible à l’invisible. Un ange passe dans l’encre dont la noirceur se dissipe au profit du blanc de la matrice ou dans le rouge. Chris parle à partir du silence d’une femme contre lequel le regard de l’homme qui la regarde se brise. La voix de la femme dit : « Vous m’avez trouvée engourdie de trop de silence. Vous m’avez reconnue sur des traces en friche où je m’étais assoupie. La lune pleine m’a reconduite là où enfant je jouais en silence. Vous vous approchez, vous vous éloignez, vous me récitez la page blanche ». Puis la voix se perd dans le silence. Le spectateur est l’écart(el)é. Oui de la toile il ne pourra retenir en son propre mutisme et d’une certaine manière que le blanc.
Il y a donc le silence mais aussi tout ce que Chris peut en montrer. Il y a ce voyage aux abîmes du corps. L'image qui s'y réfère n'ignore rien de ses déferlantes. Chris le montre par quelques mouvements incisifs dans les contours des formes esquissées et parfois dans les plages du noir et du rouge. Ces deux couleurs donnent non seulement densité "de surface" à la toile mais l’ouvre à ses profondeurs comme au clair empire de la présence. Il convient alors d’"écouter" l'oeuvre racler le silence. Et se laisser aller à son cheminement, à son balisement de portraits. Voir, voir peu de choses. Juste ce qui est donné de la présence. Des traces et ce qu’elles trament dans un rituel - sans quoi l'art n'est rien – de reprises en reprises au sein de l’encre ou des techniques mixtes.
Chris fait sentir une présence. Mais sans insister. Chaque toile possède sa propre densité dans une sorte de quasi aporie entre la vie et l'absence, dans le silence de l'image. De tels portraits accordent la contemplation d'un langage sobre. Par d’excès, pas de poses alambiquées. Mais il faut pourtant monter, descendre dans l'emprise d'éléments épars-homogènes qui en constituent la matière. De diverses situations statiques (poses) peu à peu Chris construit l'histoire d'un labyrinthe de l'être. Il convient de prendre cette recherche picturale comme un moyen de contempler les spectres du mystère féminin en ses franges et à sa frontière infranchissable. Chaque portrait devient un lieu qu’il nous est donné de voir au sein d'une émotion première, d'une émotion perdue capable non de se dire mais de se montrer par effet de suggestion. Restent des lignes, leurs rythmes, quelques paquets de couleurs, des esquisses.
Il s'agit aussi de voir le voir : comment nous voyons lorsque nous voyons. Rejoindre une expérience originelle où l'œil est ému par l'impact d’un visage, d’un corps. Le besoin de peindre est lié ici à l'approche de ce point où, de la peinture, il ne peut rien être dit sinon on la perd et on se perd. En effet l'artiste ne commence à peindre qu'en ce point : celui où la parole perd son sens, n'aboutit qu'au naufrage. Mais ses images, à l’inverse, peuvent encore parler. Les êtres ne sont pourtant que des bribes, des halots de matières éparses. Contours et volumes, ils ne sont que la vibration de leur trace. Il faut accompagner leur dérive par effet de lumière et d'ombre et suivre le mouvement de l’encre et des pigments qui fomentent leurs formes essentielles sur le fond.
Chris joue de l'économie foncière afin de retrouver l'intimité, la solitude première qui sont peut-être - sans doute même - à la naissance de l'être comme de l'art. Il y a là une primarité essentielle qui sait que la modernité se reconquiert sans cesse par rapport à l'attrait de la tradition. Et l'artiste possède un double mérite : celui de ne pas s'appuyer avec absolue confiance sur les formes et d'aller avec rigueur en un lieu "nu" afin de dévêtir notre regard. Une "chair" affleure ou plutôt un fantôme de chair en une multitude d'éclats criblés afin d'attirer la lumière, d'attirer notre mémoire vers le mystère cité plus haut. C'est pourquoi dans les tableaux de Chris les formes parlent comme arrachées à la matière. Elles mettent en branle la part obscure du monde. Elles frissonnent d'un parfum inconnu par une insurrection de formes très anciennes quasiment rupestres. Des traits se « prononcent » sans résister. Il y va d’un mouvement violent mais aussi d’une caresse. Par le rouge et le noir des coulées de lumière déversent des montagnes de silence. Voici le jus humain, le rappel des ressemblances mais aussi de ce qu’on ne connaîtra jamais : un centre infranchissable.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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