MARTINE CHAPERON : LIEUX DU DESIR
par Jean-Paul Gavard-Perret
Chez Martine Chaperon le corps nu se perd dans le lieu du tableau. S'y perd mais s'y retrouve. Le reste s'efface. Reste le nu visible tel un volume plein isolé dans l’espace. Et nous voici ramenés presque malgré nous à un espace de la déposition. Le corps redevient ce qu’il est depuis toujours : un objet de perte et pose la question insoluble du désir.
Est-ce celui d’un moi pur ou celui qui veut se confondre avec celui le désir de l'autre ? Tout ce qu'on peut en dire est que ce corps nu devient l’inverse de celui d’un gisant. Sa présence persistante demeure le point de démarcation d’un état de vision et d’un état d’oubli, d’une état de vie spéculaire et d’un état particulier d'existence. Nous sommes bien plus que devant une ombre survivante : devant une représentation inquiétante parce qu'elle nous échappe.
Surgit une conversion d’un état renaissant à un état naissant. Entre les deux : la peinture navigue au milieu de l'abstraction et de la figuration. Ce jeu est là pour suggérer la précarité du désir. Comment dès lors ne pas voir ou entrevoir à travers la graphie de ces nus le relevé virtuel ouvrant à l’expérience visuelle et fantasmatique la plus intime de notre corps livré non à l’espoir d’une définition mais à la sommation d’une assomption ?
Une telle peinture nous parle aussi d’anatomie. C’est à dire de notre déchirure et de notre découpe. Il s’agit pour la peintre de retrouver une intériorité architecturale, générique. La créatrice reproduire cette intériorité par une topologie mouvante qui n'est plus seulement anatomisé par le fantasme. Reste du corps ses éclats comme si tout lieu était pensé comme un organe et tout organe comme un lieu. Une rêverie architecturale se déploie et jouxte une rêverie organique.
La peinture de Martine Chaperon, dans sa tonalité colorée, crée un volume au delà même du plan. Elle recueille le désir qui est le vide entre la main et la peau, entre l’esprit et le corps. Elle devient capable de toucher de la pensée ou du langage. Mais toucher n’est pas saisir. Encore moins posséder. L’artiste iséroisetravaille des traces qui permettent une connaissance tactile, intime – rapprochée. Entre l’espace et le regard il n’y a que le secret de la peinture qui devient le champ de fouille du désir et celui du corps qui le sculpte.
Les tableaux deviennent peu à peu une peau limite, une peau immersion. Le secret demeure ainsi, à travers ce que l'artiste en montre : non pas ce dans quoi nous habitons mais ce qui nous habite et nous incorpore en même temps pour aller chaque fois plus avant, plus nu et audacieux. Les couleurs étranges et parcellaires font parler le désir son énigme. La peinture devient la matière du corps qui échappe mais que l'on sent battre. Elle détermine le déchaînement annoncé, la dépense de vie lorsque la femme avance en une nudité promise, en sa blancheur de neige dont l'artiste fixe le cercle.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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