LES FESTINS DE BABETTE
FRANÇOISE BONNET : L’ECORCE ET LA PEAU
par Jean-Paul Gavard-Perret
Par effet de surface, au-dedans d'un ventre et au-dessus du vide, par l’intercession de ses gravures Françoise Bonnet tente le saut dans l’impossible. Demeure le nécessaire transfert d’un corps à l’autre, de celui de l'artiste à celui de ces arpents, ces lambeaux qui hurlent lorsque le silence se fait
Il n'existe pas de ciel dans son œuvre. Ne demeurent que l’écorce et la peau tatouées sous l’effet de la gravure. Celle-ci permet de révéler l'obscur noyau d'un secret dont on ne saura rien sinon quelques indices. Un tel travail remet l’être en cause puisque le plus profond en lui - comme en l’arbre l’écorce - c’est sa peau.
Françoise Bonnet met depuis l’immense masse de silence de sa maison qui surplombe Chambéry et le Lac du Bourget en demeure l’éclosion d’un secret. Mais elle n’en donne que des stigmates. Il faut donc laisser parler la surface à l'extrémité de la création. Elle montre ce que les mots repoussent. Impossible de penser l’homme sans s’arrêter à sa peau, impossible de penser l’arbre sans penser son écorce surtout lorsque toutes les deux sont enfance blessée, incisée, privée de repères.
Surgissent aussi des ossatures fragiles dans la marée du blanc. Le voyeur se retrouve dans l’attente d’un ailleurs perpétuel, dans l’envie panique de se sauver tant de telles structures rendent opaques la parole mais lui offre aussi une possibilité, un « champ ». On y cherche la voix. Même si dans l’air trop de paroles s’effilochent, traînent et flottent. Mais soudain tout est possible, encore.
Se cherche aussi la voie qu’on n’a jamais trouvée. Trop de distance ou de proximité. Pas assez d’enfance. Sans doute est-ce de ce côté qu’il faut chercher l’image de qui nous sommes et que Françoise Bonnet nous tend. La densité de ses images tient à leur capacité à fixer l’éphémère.
Il y a là l’espace clos et ouvert. Nous savons enfin que nous nous respirons. Nous sommes matière du souffle avant que poussière dans l’avènement de la pensée à venir en un retour archaïque aux premiers âges de la vie qui construit.
Quelque chose de latent remonte. Les paysages du corps changent. Ce n’est pas pour autant une vague d’incertitude qui se lève. Simplement Françoise Bonnet rappelle que le monde n’est pas ce qu’on croit. Il faut caresser ses frontières pour voir ce que « ça » cache vraiment.
Du plus éphémère de l’enfance et du plus douloureux peut-être l’artiste aura fait le plus grand rempart. Elle atteint l’articulation première, le point où l’existence ne se diviserait plus. Il y a une peau d’âme à remplir de l’ardeur d’un désir à peine esquivé. C’est le moyen de guérir du passé comme le jour tente de guérir la plaie de la nuit En une étrange incandescence froide que ne trouble aucun bruit ce qui nous hante sourdement se montre en s’effaçant. Cette rencontre est désirable pour certains. Nécessaire pour tous.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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