BAUDHUIN SIMON : QUAND L'ANIMAL RIT - Du mail art au dessin « cochon »
par Jean-Paul Gavard-PerretLouis Savary et Baudhuin Simon, "Haro sur la bête" , Edition l'Ane qui Butine, Mouscron Belgique.
Artiste contemporain belge Baudhuin Simon est décédé en 2006. L’affaire de sa vie fut le Mail-Art. Ce jeu non conformiste divertissant, libre, sans obligation permet la pratique du réseau de création sans achat, hiérarchie, sélection, exclusion. Parce qu'il n'y a pas de règlement à respecter, à part les règlements postaux, le Wallon qui se disait « timbré » était fasciné par l'union postale universelle, la poste et son service public, le facteur, la boîte à lettres trouva là une règle d'échange non marchand et en dehors des canons esthétiques. Cet art évite donc ce qu’il nomma « les sangsues » même si beaucoup ajoutait-il « s’en tamponne »… Cherchant par l’art le contact et la fraternité il conçu le mail-art comme une « salsa » à savoir un mélange qui correspondait bien à son besoin de faire voyager ses gravures, ses dessins, planches de timbres, photos, collages, textes et à sa necessité de perpétuelle création.
« C'est une pratique de paix. Il n'y a ni retour ni envoi des oeuvres, ni professionnels, ni cotations. L'art postal vaut sa peine et surtout vaut sa joie. Il est multicolore comme les idées, les résistances . Il évite l'individualisme et l’arrivisme. C'est une pratique collective, « une bonne claque fraternelle dans le dos, un rituel amical » disait l’artiste. Il s’agit d’une pratique ouverte sur le monde. Elle est liée autant à la création qu’ à l'offrande, à la confiance. L’artiste y voyait aussi un moyen de lutte contre l'ordre mondial, l'idéologie néo libérale, de la pensée unique. « Mon menu est une ratatouille végétarienne faite de résistances costaudes et, à long terme, liées à de petites luttes locales, au jour le jour, pimentées de grandes utopies planétaires » précisait-il encore.
L'art postal peut en effet briser murs, tabous, censures, frontières. Il peut créer l'ironie, la rupture, le poétique aussi bien que la dérision face au « malmonde ». Bref ce fut pour Baudhuin Simon un moyen de lancer des créations à son « animal-frère pour un voyage sous le sigle-virus PigMailart ». Le mot « pig » (porc) n’est pas anodin. Quoique végétarien, l’artiste collectionnait les images de cochon sous toutes ses formes dans l'art et ailleurs. Cette manie lui avait valu le surnom de « Pig Dada ». Les très riches symboles propres au porcin lui servirent régulièrement. Mais le cochon ne fut pas le seul animal à retenir son attention : boa, crabe, rossignol, fourmi etc. firent parti de son bestiaire. Il n’est donc pas étonnant qu’un poète comme Louis Savary ait fait appel à lui pour un livre d’exception : « Haro sur la bête ».
On connaît bien sûr le poète Belge Louis Savary et sa fidèle compagne la drôlerie morganatique. Il l'étend souvent parcimonieusement à coup de haïkus. Mais soudain et pour se jeter sur la bête en lui ils ne suffisent plus. Baudhuin Simon est venu à la rescousse pour lui permettre de réveiller en lui plus que de le manger le cochon et autres animaux qui y sommeillent. Quoique fils de boucher Savary a donc trouvé chez son compère belge un partenaire de (premier) choix. Car ce militant végétarien était de chair tendre… Les deux compères font un couple rare et sarcastique. Ils prouvent combien l'on reste proche de la bête en soi. Ils nous l’assaisonnent sur un étrange étal ou plutôt sur une table de dissection afin qu'elle sorte de corps humain sous multiples avatars. « Je vous le prépare ? » semble dire le poète. Et sans attendre de réponse Baudhuin Simon la dépèce en ses dessins qui deviennent des travaux où les mets amorphes osent…
Les deux créateurs savent que lorsque les hommes ouvrent le corsage des femmes afin d'en découvrir la poitrine et le cœur peu retiennent le second et beaucoup le premier. Ils marquent ainsi au collet les bêtes en nous. Cela permet d'en savoir un peu plus sur notre statut d'Homo Erectus. Baudhuin Simon immatricule les abatis de notre zoo intérieur. Il prouve que si « les pressse-bites ne sont pas myopes » , « les morts ne sont pas seuls à se raidir »… Mais par ce stratagème il assure qu'il n'y a pas seulement dans l'homme qu'un cochon qui sommeille. Tout un bestiaire incontrôlable s'y agite. Aucun être y est aussi fermé que l’étaient les maisons closes. Et la vie n’est pas aussi légère qu'il n'y paraît. Comme une femme ses dessous inquiètent. Les animaux y grouillent de partout. L’âme humaine est donc soluble dans la bête. Marins ou non nous vivons dans les porcs...
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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