Face aux murs : Anik Vinay "lectrise" d'Antoine Emaz
par Jean-Paul Gavard-Perret
« Vague ». Texte d'Antoine Emaz, gravure de Anik Vinay, 2008 - Edité par Galerie Remarque.
Anik Vinay et Antoine Emaz ne pouvaient que se rencontrer artistiquement. Dans leurs deux œuvres tout pourrait se résumer à ce que le poète écrivait dans "En deçà" :"La paroi reste. On devient plus léger". C'est à cette légèreté de l'être - qui n'a rien pourtant de ce qu'elle représente chez Kundera - et de la matière en ses lignes et ses plis que nous convoquent les deux créateurs. Il faut voir et comprendre leurs « vagues » sous diverses acceptions : à savoir la vague qui déplace les lignes, mais aussi le vague de celles-ci. Elles ne font que rameuter du chaos (mais le "que" est important. Car encore faut-il - comme Emaz et Anik Vinay - être capable de le dire. De le dire et de le montrer même si comme l’avoue le poète "Pour autant, on n'est pas plus avancé, maintenant" : la, le vague est comme un mur à nouveau devant.
L’œuvre graphique d’Anik Vinay reste l'histoire du labyrinthe. Et avec Emaz elle trouve du grain à moudre. L'artiste continue sa tentative pour montrer comment vivre dans ce labyrinthe. Avec elle Dédale ne sera jamais l'homme ailé (ce serait une falsification et une simplification, une sorte de spiritualisation dommageable et une escroquerie de l’art) mais un Dédalus Joycien qui cherche à savoir comment c'est fait, comment ça bloque. C’est pourquoi si légèreté il y a, chez la responsable de « L’Atelier des Grames », elle représente un effort, un épuisement de la langue plastique pour atteindre ses limites. Tout passe par la rigueur d’un travail graphique qui va jusqu'à s'épuiser à travers un regard attentif sur ce qui ne bouge pas.
Jouxtant la ténuité ce langage le plus simple (mais la simplicité n’est jamais simple) et le plus concentré montre, comme l’œuvre d’Emaz dont elle multiplie l’écho, ce qu'il en est de nous et de nos manques sans souci de chercher une consolation ou une supplique. A l’image pieuse Anik Vinay préfère l’image qui "inter-loque" et qui arrime des arpents de vérité sur le peu qu'elle est. Les lieux créés sont passionnants : rien de net, des lignes passent et repassent en boucles comme si l'attente s'étirait vers rien ou vers le temps. On est là dans une flaque de vide (mais qui fait des vagues). En ce travail graphique majeur une dénudation existentielle a lieu. Elle répond à celle d’un poète qui se débrouille toujours avec sa honte, sa peur et le peu qu’il est mais auquel il donne un bruit de clave ou de caisse claire parfois.
Anik Vinay propose le relevé indiciaire de nos "erreurs" dans une approche qui ne possède rien d’un décorum ou d’une illustration. L’image devient de la pensée en marche au sein d'une forme d'ascétisme. L'artiste poursuit au sein d'une quête insatiable, inaltérable son voyage en compagnie d’écrivains rares comme Emaz. De la vague surgissent une nouvelle fois des "pierres blanches couvertes d'algues courtes et noires". Face à tous les chemins du croire voir, l’artiste donnde un exercice nouveau au regard. Elle fait découvrir ce qu’un paysage cache et ce que nous refusons de voir.
En conséquence tout se joue dans l'entrevoir dont le langage des deux créateurs sert de balise et de repoussoir. Quand Emaz met à mort les images, l'imaginaire d’Anik Vinay ouvre non à leur extinction mais à leur re-montrance. Faisons donc confiance à l’artiste. Une confiance pour aller plus loin "dans ce qu'on ose pas trop voir" tant ça fait mal, tant on se contente de peu comme si on espérait confusément toujours une seconde chance ou une rédemption que trop facilement la poésie promet souvent. Celle d'Emaz refuse ces bandelettes pour anges, ces couches-culottes de la pensée déliquescente. L’art d’Anik Vinay aussi.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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